Après ce que j’ai dit de la nature des bêtes que l’on chasse, tant des douces que des mordantes, je vais parler de la nature des chiens qui les chassent, de leurs noblesses et conditions qui sont si grandes et merveilleuses en certains chiens qu’il n’est nul homme qui le puisse croire, à moins d’être bon veneur et bien averti et de les avoir fréquentés très longtemps; car c’est la plus noble bête, la plus raisonnable et la plus avisée que Dieu fit jamais, et je n’excepte en bien des cas ni l’homme ni aucune autre chose. Nous trouvons, en effet, dans les anciennes histoires, tant de nobles chiens et nous en voyons tant encore, à les bien connaître, que nul, comme j’ai dit, ne le pourrait croire ni penser. Au lieu que toutes natures d’hommes et d’autres bêtes vont en descendant et en diminuant de vie, de bonté, de force et de toutes autres choses, si merveilleusement que, quand je vois les chiens qui chassent aujourd’hui, que je pense aux chiens que j’ai vus au temps passé, que je vois d’autre part la bonté et la loyauté qui régnaient jadis chez les seigneurs du monde et autres gens, et que je vois ce qui se passe à présent, je dis bien qu’il n’y a aucune comparaison, et chacun le sait qui a bonne raison. Laissons donc ordonner à Notre-Seigneur ce que bon lui en semblera, mais, pour décrire les noblesses des chiens d’autrefois, j’en ferai je ne sais combien de contes que je trouve dans les vraies écritures.
Premièrement, dirai du roi Clovis de France qui réunit une fois sa grande cour où il y avait des rois qui de lui tenaient leur terre. Parmi eux était le roi Apollon de Léonois qui amena à ladite cour sa femme avec lui et un lévrier qu’il avait, très beau et très bon. Le roi Clovis de France avait un fils, jeune bachelier de vingt ans, et celui-ci, dès qu’il vit la reine de Léonois, l’aima et la pria d’amour. La dame qui était bonne et aimait son seigneur refusa de l’entendre et lui dit que, s’il insistait, elle le dirait au roi de France et à son seigneur. Après que la fête fut passée, le roi Apollon de Léonois s’en retourna avec sa femme en son pays, et comme il s’en retournait, le fils du roi Clovis de France alla au-devant de lui avec une compagnie de gens d’armes, pour lui ravir sa femme. Le roi Apollon de Léonois qui était très bon et valeureux chevalier, bien qu’il fût désarmé, défendit sa femme le mieux qu’il put, jusqu’à ce qu’il fût blessé à mort. Et quand il fut blessé à mort, il se retira dans une tour avec sa femme, et le fils du roi Clovis de France, qui ne voulait pas laisser sa femme, entra derrière eux et prit la femme, voulant de force coucher avec elle, mais elle lui dit : « Vous m’avez tué mon mari et maintenant me voulez déshonorer : certes, je préfère mourir ». Et, montant sur une fenêtre, elle sauta en la rivière de Loire qui était au pied de la tour et fut noyée. Après cela, le même jour, le roi Apollon de Léonois ne tarda pas à mourir des blessures qu’il avait reçues et fut jeté dans la rivière. Le lévrier dont j’ai parlé, qui était toujours avec le roi Apollon, quand il vit qu’on jetait son seigneur dans la rivière, y sauta derrière lui et fit tant de ses dents qu’il tira le corps de son maître sur la terre ferme et lui creusa de ses ongles une grande fosse. Et, après y avoir mis le corps de son maître, il le recouvrit de ses dents et de son museau, le mieux qu’il put. Le lévrier demeura bien ainsi une demi-année sur la fosse de son maître en le gardant de toutes bêtes et oiseaux; et si l’on demandait de quoi il vivait, je dirais qu’il vivait de charognes et autres rapines qu’il pouvait avoir. Il advint que le roi Clovis de France, chevauchant par son royaume, passa par là où le lévrier gardait son seigneur. Et le lévrier se leva à son encontre et se mit à aboyer pour défendre son maître contre tous. Le roi Clovis de France, qui était prud’homme et subtil, dès qu’il vit le lévrier, reconnut que c’était celui que le roi Apollon de Léonois avait amené à sa cour, et il en fut tout émerveillé et alla lui-même où était le lévrier. Il vit la fosse et fit descendre de ses gens pour voir ce qu’il y avait dedans, et l’on trouva le corps du roi Apollon de Léonois tout entier. Et, dès que le roi Clovis de France le vit, il reconnut que c’était le roi Apollon de Léonois; il en fut très vivement courroucé et fit crier par tout le royaume qu’à celui qui pourrait lui dire la vérité sur ce fait, il donnerait tel don qu’il demanderait. Alors vint une demoiselle qui était dans la tour quand le roi Apollon de Léonois mourut, et elle dit au roi Clovis de France : « Sire, si vous me voulez jurer devant votre baronnie que vous me donnerez ce que je demanderai, comme vous l’avez fait crier, je vous montrerai qui a fait cela ». Et le roi Clovis de France le lui jura devant tous. Or, le fils du roi Clovis se tenait auprès de son père : « Sire, dit la demoiselle, voici votre fils qui a commis ce forfait. Je vous requiers donc, comme vous l’avez juré, que vous me le donniez, car c’est le don que je vous demande ». Le roi Clovis de France se tournant alors vers son fils, lui dit : « Ribaud, vous m’avez honni et je vous honnirai. Le fait que je n’ai plus d’autre enfant que vous n’empêchera rien ». Il fit alors allumer un grand feu et y fit jeter son fils. Puis, quand il fut bien allumé, se tournant vers la demoiselle : « Demoiselle, dit-il, prenez-le maintenant quand il vous plaira, car je vous le donne ainsi que je vous ai promis ». La demoiselle n’osa pas approcher, car il était déjà tout brûlé. J’ai cité cet exemple, à cause de la noblesse des chiens et des seigneurs qui y paraissent, mais je crois qu’à présent on en trouverait peu qui fissent si parfaite justice. Le chien est fidèle à son maître et de bon amour et de vrai. Le chien est de bon entendement et a grande connaissance et grand jugement; le chien a force et bonté; le chien a sagesse, et c’est bête sincère; le chien a grande mémoire; le chien a grand sentiment; le chien a grande diligence et grande puissance; le chien a grande vaillance et grande subtilité; le chien a grande légèreté et la vue perçante; le chien est bien obéissant, car il apprendra, comme un homme, tout ce qu’on lui enseignera. Les chiens procurent tous les plaisirs; ils sont si bons qu’il n’y a guère d’homme qui n’en veuille avoir pour un office ou pour un autre. Les chiens sont hardis, car un chien osera bien défendre l’hôtel de son maître et gardera son bétail et tous ses biens, et pour cela s’exposera à la mort. Pour mieux affirmer encore la noblesse des chiens, je conterai l’histoire d’un lévrier qui fut à Aubry de Montdidier et que vous trouverez en France peinte en divers lieux. Aubry était serviteur du roi de France et revenait de la cour à son hôtel. Comme en s’en allant il traversait les bois de Bondy, près de Paris, il emmenait avec lui un très beau et bon lévrier qu’il avait. Un homme qui le haïssait par envie, et qui était appelé Maquaire, lui courut sus dans le bois et le tua sans le défier, de peur qu’il n’y prît garde. Et, quand le lévrier vit son maître mort, il le recouvrit de terre et de feuilles le mieux qu’il put, des ongles et du museau. Il resta sur place pendant trois jours, puis, poussé par la faim, il s’en revint à